olivier védrine

Le premier numéro de la revue « European Union Foreign Affairs Journal » EUFAJ

Je vous envoie le lien internet pour lire le premier numéro de la revue trimestrielle « European Union Foreign Affairs Journal » dont je suis éditeur. Comme vous pouvez vous en douter, « Libertas » -Institut européen n'a rien à voir avec le mouvement Libertas irlandais. C'est un think-tank allemand pro-européen et dirigé par un ami Hans-Juergen Zahorka, chef éditeur de la revue EUFAJ, qui est un ancien député au Parlement européen et comme moi Conférencier de la Commission européenne (TEAM EUROPE). Ce journal est une coopération entre « Libertas » et mon think-tank le « Collège Atlantique-Oural ».

Dans ce premier numéro vous trouverez un article que j’ai écrit sur la Russie et ma chronique « Stand Point » qui sera présente à chaque numéro. Vous pourrez aussi lire une publicité du ENERGY AND SUSTAINABLE DEVELOPMENT MANAGEMENT MBA dont je suis responsable ainsi qu’une annonce de la parution de mon livre.

La France représente moins de 5% des envoies courriels pour cette revue, c'est une revue à vocation européenne et internationale.

Je vous laisse découvrir « European Union Foreign Affairs Journal » :

http://www.libertas-institut.eu/de/EUFAJ/no1_2009.pdf

Très cordialement,

Olivier VEDRINE

Union européenne et politiques énergétiques :

La politique énergétique de l’UE est basée sur des préoccupations relatives à la sécurité de l'approvisionnement énergétique, à l'investissement dans les infrastructures, aux dommages écologiques ainsi qu’à l’utilisation et à l'accès inégal de la population mondiale à l'énergie. La consommation énergétique continuera son développement rapide, les combustibles fossiles domineront encore le bouquet énergétique et la consommation des pays en voie de développement se rapprochera du niveau des pays de l'OCDE.

Des efforts en matière de nouvelles politiques énergétiques et le recours à des technologies plus propres permettront d’assurer quelques économies dans les besoins et d'encourager l’utilisation de carburants moins polluants en CO². L’industrie automobile investit déjà dans des axes de recherches soucieux de ces nouveaux objectifs politiques. Le rapport de l'OCDE prévoit que ces applications pourraient aboutir à stabiliser les émissions de gaz à effet de serre dans les pays de l'OCDE d'ici 2030.

L'UE envisage une politique énergétique qui tient compte des différentes considérations nationales. Parmi les propositions de la Commission européenne, il y a l'ouverture complète du marché, une politique renforcée des relations extérieures et des efforts à faire dans le domaine des énergies renouvelables. Cependant, il reste encore des divergences sur certains choix énergétiques notamment dans le domaine de l’énergie nucléaire. La Commission européenne propose différentes options pour concevoir une politique énergétique à l’intérieur de l'UE :

• Mettre fin au marché intérieur de l'énergie pour le gaz et l’électricité. Un régulateur européen de l'énergie pourrait être fixé pour discuter des questions se rapportant à la distribution transfrontalière de l'électricité et définir un code de réseau commun;

• Intensifier la solidarité entre les Etats membres, quand l'approvisionnement énergétique est en difficulté, grâce à la constitution de réserves de gaz en plus des réserves de pétrole existantes, mesures obligatoires en vertu de la législation européenne ;

• Diversifier la combinaison énergétique de l'UE tout en respectant les choix nationaux divergents sur les questions de cette politique énergétique. Une analyse stratégique régulière de la politique énergétique de l'UE détaillerait l'impact des politiques énergétiques nationales sur les autre pays européens, ce procédé pourrait donner le prétexte à son tour à des mesures communes en cas de conflit;

• En ce qui concerne la hausse des températures provoquée par le changement climatique, une nouvelle feuille de route pour les énergies renouvelables est proposée ;

• Un plan stratégique en ce qui concerne les nouvelles technologies dans le domaine de l’énergie afin de garantir aux industries européennes la domination du marché de ces nouvelles technologies;

• Une politique extérieure commune sur la question de l’énergie pour coordonner les relations avec les fournisseurs étrangers comme la Russie et l'OPEP. Cette politique comprend une liste de nouveaux pipelines et de terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) afin d'améliorer la sécurité des approvisionnements.

Une révision du dialogue énergétique entre l'UE et la Russie inclurait la signature rapide par la Russie de la Charte sur le Traité de l'énergie, convention internationale qui a été un sujet phare pendant le conflit sur le gaz entre la Russie et l'Ukraine en janvier 2006.

La politique énergétique pour définir les relations entre l’UE et les pays de l’ex-Union soviétique comme l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan sera construite sur un renforcement de leur indépendance pour s’assurer de nouvelles sources d’approvisionnement énergétique.

Le rôle de la Russie sur les marchés énergétiques mondiaux définit dans une large mesure son influence géopolitique. Dans cette perspective, les secteurs pétroliers et gaziers deviennent plus que jamais les instruments de sa politique interne et externe, ils remplacent ou complètent, les fusées nucléaires héritées de la Guerre froide. La société gazière Gazprom est une pièce de choix de la politique extérieure russe de l’après-guerre froide. Elle est devenue la troisième plus grande entreprise mondiale. Les rêves de domination de Gazprom contrarient les Européens, particulièrement depuis que la société obtient des participations sur le marché de la distribution du gaz vers l’Ouest. Son désir de posséder toute la chaîne de l’énergie, de la production à la distribution, inquiète beaucoup. Ses contradictions irritent : grands adeptes du « marché » en Europe, ses dirigeants ne semblent guère pressés d’en appliquer les principes chez eux. Autrement dit, ils refusent de laisser les Occidentaux investir dans la production et la livraison des ressources en Russie. La Russie représente environ 44% des importations européennes en gaz (25% de sa consommation totale).

Les Etats membres les plus dépendants des approvisionnements auprès de la société russe Gazprom dans leur consommation totale de gaz sont : la Slovaquie (100%), la Finlande (100%), la Grèce (86,8%), la République tchèque (80,8%), l’Autriche (73,4%), la Hongrie (63,4%), la Pologne (50,2%) et l’Allemagne (44,9%). La France, pour sa part, se retrouve à 26,8%, légèrement en dessous de la moyenne de la zone UE, la Turquie et la Suisse sont à 28,3%.

Elle est le principal fournisseur étranger en pétrole de l’UE, représentant 30% de ses importations totales (27% de sa consommation totale). Ces proportions devraient augmenter parallèlement à la réduction des réserves de la Mer du Nord. Lancé lors du Sommet de l'UE avec la Russie à Paris en octobre 2000, le dialogue énergétique bilatéral a pour objectif de sécuriser l'accès de l'Europe aux importantes réserves en gaz et en pétrole du pays (le pays détient un tiers des réserves mondiales en gaz). Ce dialogue se fonde sur la supposition selon laquelle l'interdépendance entre les deux régions devrait s'accroître : l'UE pour des raisons de sécurité des approvisionnements et la Russie pour garantir les investissements étrangers et faciliter son propre accès aux marchés européens et internationaux (l'UE représente plus de la moitié du chiffre d'affaires de la Russie).

Il apparaît comme évident que le sujet de l’approvisionnement énergétique devient un enjeu primordial pour l’Union européenne et la diversification de ses routes énergétiques l’une de ses préoccupations principales. Etant donné que la sécurisation de l’approvisionnement énergétique à travers la diversification des pays fournisseurs et des voies de transit vers l’Europe touche le domaine des relations extérieures de l’Union Européenne, la Commission européenne a attaché beaucoup d’importance au sujet énergétique au sein de l’élaboration de la Politique Européenne de Voisinage (PEV). En effet, en mai 2003 elle a publié une communication à l’intention du Conseil et du Parlement Européen sur l’élaboration d’une Politique Énergétique pour l'Union européenne élargie à ses voisins et partenaires.

Cette communication présente les phases que l’Union doit accomplir pour parvenir à la création d’un grand marché européen intégré de l'électricité et du gaz sur la base de règles et de principes communs. Le développement de nouvelles infrastructures gazières et pétrolières, ainsi que l’harmonisation et l’interopérabilité technique des réseaux nationaux d'électricité et de gaz y jouent un rôle crucial. Selon cette communication, l’Union européenne devrait investir considérablement dans ces domaines. Il existe des pays voisins qui ont une importance accrue pour la sécurité énergétique de l’Union , pays que nous retrouvons dans le Partenariat Oriental signé durant l’été 2009.

Pour la Commission européenne, la Politique Européenne de Voisinage a également une perspective énergétique primordiale qui vise à la stabilité et à la prospérité de l’Union européenne. Une des régions, qui représente un intérêt grandissant pour l’Union européenne est celle de la mer Caspienne, la Commission lui reconnaît un fort potentiel énergétique. Etant donné la spécificité géographique de cet espace, la Commission met l’accent sur l’importance de la sécurisation de l’acheminement de ses ressources. Le contrôle des voies de transit du pétrole et du gaz y est essentiel pour la sécurité des approvisionnements énergétiques de l'Union européenne mais aussi pour le développement économique, social et politique de la région de la mer Caspienne. Dans ce contexte, la planification des routes énergétiques alternatives à travers l’Iran et la Turquie est tout aussi importante que la sécurisation de celles qui existent déjà et passent par la Russie.

La Commission propose de faire plein usage des programmes d’aides prévus au sein de la Politique Européenne de Voisinage pour contribuer au développement des activités économiques dans le secteur de l’énergie pour la région de la mer Caspienne. L’UE pourrait participer aux financements de projets par l'intermédiaire de la Banque européenne d'investissement. En outre, elle propose le lancement de discussions avec les pays de la région sur la coopération énergétique et le développement économique pour que cet espace soit plus attirant pour les capitaux européens. Ces discussions cherchent à diminuer les risques potentiels, commerciaux et politiques, qui pourraient être déclanchés par les projets touchant à ces nouvelles sources d'approvisionnement, comme la construction de pipelines tel que le projet Nabucco. Cela fait partie de certains objectifs du Partenariat Oriental.

Ces différentes analyses soulignent l’importance d’avoir des formations universitaires adéquates pour répondre à l’ensemble de ces défis.

ENERGY AND SUSTAINABLE DEVELOPMENT MANAGEMENT MBA

Les énergies fossiles ont façonné nos sociétés modernes et nous ont porté vers un développement sans précédent. Elles seront encore pour les prochaines décennies des acteurs et des moteurs importants du monde économique. Mais il nous faut dès maintenant préparer une transition impérative pour notre avenir et les efforts dans le domaine des énergies renouvelables seront aussi créateurs de croissances, de richesses et d’emplois.



Partant de ce constat, l’IPAG de Paris et la Khazar University de Baku ont décidé d’unir leurs efforts afin de créer un MBA « énergie et développement durable ».



Ce MBA a pour vocation de donner aux futurs dirigeants une compréhension économique, politique, géopolitique et environnementale, des enjeux énergétiques d’aujourd’hui et de demain. Les futurs acteurs seront ainsi à même d’anticiper l’avenir pour agir de façon pertinente.



Le programme du MBA s’articulera autour de quatre grands axes :

- Le monde du Pétrole et du Gaz

- Les relations internationales sur le marché de l’énergie

- Analyse de risque et analyse financière du marché de l’énergie et de ses projets

- Enjeux environnementaux

Vous pouvez consulter la brochure par ce lien internet.

Très cordialement,

Olivier VEDRINE Responsable du Programme

La Russie est aussi un pays européen

La superficie de la Russie est équivalente à 35 fois celle de la France, elle s’étale sur 9.000 Km, c’est le pays le plus grand du monde (17 millions de km²). Avec des richesses en ressources naturelles inégalées et une population de plus de 140 millions d'habitants (8ème rang mondial), ces quelques paramètres en font déjà l’un des pays majeurs sur la scène géopolitique internationale.

Les 143, 4 millions d’habitants de la Russie se concentrent à 73% dans les villes et presque 80% de cette population se trouve avant les chaînes de l’Oural, donc en Europe. C’est un pays qui peut revendiquer l’un des meilleurs taux d’alphabétisation de la planète (99,5% en 1999), par ailleurs, la Russie étant constituée d’une somme d’ethnies diverses et de plus de 70 dialectes, beaucoup d’habitants sont naturellement bilingues. Le fait qu’elle soit une fédération lui permet de gérer ses nombreuses ethnies sur son immense espace. La population russe est jeune (75% a moins de 44 ans) néanmoins, l’indice de mortalité dépasse aujourd’hui celui des naissances malgré une politique visant à les favoriser.

D’un point de vue climatique, la Russie est soumise aux extrêmes d’un climat majoritairement continental. Il en résulte une température moyenne annuelle de -5,5°C, prenant en compte des énormes écarts entre l’été et l’hiver, les deux autres saisons n’existant presque pas.

Si le record des températures les plus basses est détenu par la ville de Verkhoïansk avec – 70°C, généralement les moyennes hivernales oscillent autour des -25°C. En été, si la température moyenne est de 20°C, les régions les plus chaudes du pays, continentales et plus au sud peuvent atteindre les 38°C.

Le climat dans son ensemble est à l’origine d’un mode de vie spécifique de la population et d’un fonctionnement particulier de l’économie. Dans certaines régions, le permafrost (sous-sol qui ne dégèle jamais) génère des contraintes évidentes et coûteuses en termes de construction et d’ingénierie comme c’est le cas pour l’industrie pétrolière.

Depuis 1990 et l’éclatement de l’URSS, la Russie doit faire face à deux défis majeurs: le passage de l’économie fermée soviétique à une économie ouverte capitaliste et libérale, et celui de l’économie administrée à l’économie de marché. Membre du G8, le club des pays les plus industrialisés, l’économie russe est la 11° économie mondiale (Banque mondiale 2007). La Russie a affiché, avant la crise financière, une croissance de son PIB, avec près de 6,8 % par an en moyenne entre 1999 et 2004 (après une crise financière en 1998). Mais son économie s’appuie largement sur les performances des secteurs en lien avec ses ressources naturelles, notamment le pétrole et le gaz d’où l’importance d’une entreprise comme Gazprom, élément clef de la politique étrangère russe.

La production pétrolière est extraite de deux grands bassins: la Sibérie occidentale (région de Tioumen à 2144 kms à l’est de Moscou) et l’ensemble Volga-Oural (région de Samara à 860 kms au sud-est de Moscou et la république autonome du Tatarstan), qui assurent ensemble plus de 90% de la production totale Russe.

La Russie  fait figure de cas particulier parmi les pays  qualifiés de pays émergents ou BRIC, et cela pour plusieurs raisons : 

- Premièrement, c’est le seul pays de cette catégorie à ne pas être  un pays nouvellement industrialisé : pendant une grande partie du 20ème  siècle elle fut la base et le cœur de la superpuissance militaire, idéologique et industrielle de l’URSS.
 

- Deuxièmement, c’est un pays qui fait aussi partie du continent européen, sa capitale est placée avant l’Oural, et qui a partagé avec les autres pays européens une histoire commune.

- Troisièmement, la Russie, contrairement aux autres pays émergents, a une population vieillissante comme ses autres voisins européens, et en déclin ce qui va très rapidement poser un problème face à la montée de la présence chinoise en Sibérie orientale.
 

Sur le plan politique, la Russie est gouvernée par un régime démocratique, semi-présidentiel: le président et le 1er ministre ont tout deux un rôle très important dans la prise de décisions et la politique extérieure.

Pour de multiples raisons souvent non justifiées, la Russie fait peur à l’occident, un occident qui aimerait voir ce pays agir et se comporter comme un pays démocratique selon les normes des vieilles démocraties de l’Europe de l’ouest. Mais il faut bien se garder de nos approches ethnocentristes dans nos jugements politiques à l’égard de pays tiers ! Pour la Russie, c’est oublier qu’elle a connu en moins de vingt ans bien des épreuves : la fin de l’URSS, l’anarchie et l’effondrement de son influence sous la période Eltsine, une chute du niveau de vie et de sa démographie. Un nouvel Etat se crée à partir de la présidence de Poutine avec un retour sur la scène politique internationale et de réels succès économiques (une croissance du PIB sur plusieurs années) et politique (comme celui de nouveau membre du G8). Il faut laisser aux russes le choix de leur route vers la démocratie et le temps pour parvenir à leur propre modèle de démocratie. Car dans nos vielles démocraties, aucune de celles-ci n’est transposable d’un pays à un autre, imaginons une démocratie à l’anglaise en France et inversement. La Russie est souvent la cible d’attaques de médias occidentaux souvent ignorants de la culture russe et de son histoire. 

Cette incompréhension engendre de nombreux malentendus qui ne peuvent être que négatifs pour l’Europe et qui pourrait à terme créer une nouvelle frontière au cœur de notre continent. En ces temps d’instabilités géopolitiques planétaires nous n’avons pas besoin de ce type de division à l’intérieur de Europe mais au contraire de resserrer nos rangs ! 

L’histoire de la Russie commence au IXème siècle dans une région occupée aujourd’hui par l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie occidentale. C’est l’époque de la Rus’ de Kiev, fondée par les Varègues, des Vikings venus de Scandinavie, elle est dirigée par la dynastie des Riourikides, c’est un état qui fédère les tribus des slaves  orientaux présentes dans cette région. Le grand prince Vladimir en 988 se convertit à la religion de l’empire byzantin, le christianisme orthodoxe, qui deviendra religion d’état et sera l’un des facteurs de l’unité nationale russe. Puis arrive l’invasion tataro-mongole au XIIIème siècle et la fin de ce qu’on appelle aussi la Russie Kievienne. C’est le début de la Horde d’Or, un état fondé par les Mongols au sud de la Volga, les différentes principautés russes vaincues devront lui payer tribut et reconnaître sa suzeraineté, cette vassalité va durer trois siècles. La Russie, sans doute à juste titre, considère avoir protégé et sauvé par ses sacrifices l’Europe du joug tataro-mongol et donc permis à l’Europe occidentale de jouir de la liberté de continuer à construire l’histoire que nous lui connaissons.

Du XIIIème au XVIème siècle, l’une de ces principautés russes, la Moscovie (dont la capitale est Moscou) prendra l’ascendant sur les autres principautés pour devenir la Russie. Ce sera le début de la reconquête sur les mongols et l’absorption des principautés russes restées indépendantes comme Novgorod en 1478 et la citée-état Pskov en 1510. Ivan IV  dit le Terrible (1530-1584), premier prince à se faire désigner sous le titre de Tsar achève les conquêtes en s’emparant des principaux Khanats (royaumes) mongols, désormais l’extension de la Russie vers l’Est n’a plus aucun obstacle. Ivan IV se considère alors comme l’unique héritier de Vladimir.

Après la fin de la dynastie des descendants de Rurik (qui remontait aux princes varègues) se sera le temps des troubles et ensuite l’arrivée d’une nouvelle dynastie celle des Romanov qui monte sur le trône en 1613. Ce seront de grands souverains qui dirigeront la Russie comme Pierre le Grand (1685-1725) qui fondera Saint-Petersbourg, ville qui deviendra en 1712 la nouvelle capitale, véritable symbole de l’ouverture de la Russie vers l’Europe. Ce sera aussi Catherine II de Russie (1762-1796), La Grande Catherine, autocrate éclairée, mécène pour les arts, la littérature et l’éducation en se basant sur l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Elle aura une correspondance avec Voltaire et recevra Diderot à sa cour. La noblesse russe va s’occidentaliser sous l’influence de la philosophie allemande, de la langue française, certains de ses représentants vont s’enthousiasmer pour les idées de Lumières, et parfois même pour la Révolution française. 

C’est comme une grande puissance européenne que la Russie entrera dans le XIXème siècle par le rôle important que jouera Alexandre Ier pendant les guerres napoléoniennes  et dans la Sainte-Alliance. Le XIXème siècle sera aussi sous le règne d’Alexandre II (1818-1881) dit Le Libérateur, le temps des tentatives de réformes avec l’abolition du servage, la réforme judiciaire, les réformes de l’enseignement, la réforme de la censure, la réforme militaire, la réforme des zemstvos (district des assemblées élues au suffrage indirect). Mais Alexandre II succombe, victime d’un attentat, le 13 mars 1881, à Saint-Petersbourg avant d’avoir pu octroyer une constitution à son peuple. Lorsque Alexandre III (1845-1894) monte sur le trône en 1881, il mènera une politique de contre-réformes en réaction à l’assassinat de son père. Sous son règne l’industrie se développe rapidement grâce aux investissements étrangers et à la construction d’un réseau ferroviaire qui atteint 30000km en 1890. La Russie continue d’accroître son aire d’influence, en Chine et en Corée, elle se heurte au Japon.

La défaite de la guerre russo-japonaise déclenchera la première révolution russe en 1905. Nicolas II (1868-1918) qui est monté sur le trône en 1894 sera obligé de donner des gages d’ouvertures. La Russie entre en guerre contre l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois en 1914 pour venir en aide à la Serbie son allié. L’Empire russe déclenche une offensive en Pologne orientale mais il est sévèrement battu. Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, le Tsar Nicolas II abdique et ainsi commence la Révolution de février 1917 et la Russie devient une république. Puis ce sera la Révolution d’Octobre , le 25 octobre 1917, organisée par le parti des bolcheviks, l’exécution de Nicolas II et de la famille impériale le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg, et une guerre civile qui durera trois ans opposant les Russes blancs ( républicains ou monarchistes) aux bolcheviks. Après leur victoire, le 22 décembre 1922, les bolcheviks instaurent l’Union des républiques socialistes soviétiques, la Russie une des républiques de l’Union (République socialiste fédérative soviétique de Russie). 

C’est ensuite la période de l’URSS, puissance mondiale,  l’un des grands vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale qui à partir de 1945 se partagera le monde avec les USA. La bataille de Stalingrad (janvier 1943) sera l’un des grands tournants de la guerre et amènera l’armée soviétique jusqu’à Berlin. Ce sera ensuite une Europe divisée en deux et coupée par ce que l’on appellera le rideau de fer jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989. Le 21 décembre 1991 le PCUS est dissous par Mikhaïl Gorbatchev et l’URSS s’effondre. Principale héritière de l’URSS, la Russie occupe sa place dans les institutions internationales, dont le siége permanent au Conseil de sécurité des Nations Unis. Une union politique et économique, la CEI, est créée en 1991 pour tenter de maintenir les liens entre les pays de l’ex-URSS. 

L’arrivée au pouvoir en 2000 de Poutine marquera un renouveau pour la Russie et son retour sur la scène politique mondiale, après la période Eltsine marquée par l’effondrement du pays et de l’Etat.

L’actualité nous confirme ce retour de la Russie, qui réintègre sa place de grande nation dans les prises de décisions et les négociations internationales. 

Dans les années 1990, l’Occident est parvenu à blesser les sentiments de la Russie en la sous estimant.  Avec l’arrivée de Poutine en 2000 une méfiance s’est développée de la Russie vers l’UE, provoquée en grande partie, par les « révolutions de couleurs » qui empiétaient sur la sphère d’influence héritée de l’URSS. Avant celles-ci, le Kremlin cherchait un arrangement avec l’UE pour faire contrepoids à l’influence américaine en Europe et l’affaire du bouclier anti-missile a continué à faire ressortir la perte humiliante du glacis protecteur que constituait le Pacte de Varsovie. Puis ce fut l’affaire de la Géorgie et de l’Ossétie, provoqué par l’inconscience du Président Saakachvili qui a pensé avoir eu quelques assurances ou s’est laissé bercé par quelques amicales illusions, pour Moscou une limite était alors franchie. La riposte devait être rapide, exemplaire et sans équivoque afin de donner un avertissement aux Américains et à certains pays européens. La Russie est sortie de cette crise avec un repositionnement dans le Caucase et la réaffirmation de son rôle prépondérant dans cette région. C’est sans doute le premier grand succès politico-militaire pour la Russie depuis la fin de l’URSS. 

Si nous ne voulons pas avoir un face-face UE-Russie et donc une nouvelle fois couper l’Europe en deux, ce qui causerait son affaiblissement sur la scène géopolitique mondiale et ce pour la plus grande joie de nos concurrents, il nous faut définir un espace commun de travail.

C’est vers la construction d’un partenariat stratégique du type du projet des quatre « espaces communs » qu’il nous faut tous ensemble travailler. Lors du Sommet de Saint-Pétersbourg, en mai 2003, la Russie et l’UE ont adopté une déclaration conjointe sur la création et la mise en place de quatre espaces communs : un espace économique, un espace de liberté, de sécurité et de justice, un espace commun de sécurité extérieure, un espace de recherche. Les feuilles de route des quatre espaces ont été adoptées lors du Sommet de Moscou le 10 mai 2005 grâce à l’implication personnel du Président russe Vladimir Poutine. Ce sont pour Bruxelles et Moscou de véritables documents travail, certes moins contraignants que des traités internationaux  mais ils apportent une dimension politique importante dans la coopération entre l’UE et la Russie. Même si des critiques sont formulées à l’encontre de ces feuilles de route, elles n’en demeurent pas moins un point de départ pour l’amorce de la construction d’un véritable espace politique, économique et culturel européen. Un espace européen qui reprendrait cette vision du Général de Gaulle : de l’Atlantique à l’Oural et qui passerait par un axe Paris-Berlin-Moscou.
 

Olivier VEDRINE

Professeur à l’Iéseg School of Management, Université Catholique de Lille
Conférencier de la Commission Européenne (TEAM-EUROPE France)
Président du Collège Atlantique-Oural

Energy Sustainable Development Management MBA en France et en Azerbaidjan

Les énergies fossiles ont façonné nos sociétés modernes et nous ont porté vers un développement sans précédent. Elles seront encore pour les prochaines décennies des acteurs et des moteurs importants du monde économique. Mais il nous faut dès maintenant  préparer une transition impérative pour notre avenir et les efforts dans le domaine des énergies renouvelables seront aussi créateurs de croissances, de richesses et d’emplois.

Partant de ce constat, l’IPAG de Paris et la Khazar University de Baku ont décidé d’unir leurs efforts afin de créer un MBA « énergie et développement durable ».

Ce MBA a pour vocation de donner aux futurs dirigeants une compréhension économique, politique, géopolitique et environnementale, des enjeux énergétiques d’aujourd’hui et de demain. Les futurs acteurs seront ainsi à même d’anticiper l’avenir pour agir de façon pertinente.

Le programme du MBA s’articulera autour de quatre grands axes :

- Le monde du Pétrole et du Gaz

- Les relations internationales sur le marché de l’énergie

- Analyse de risque et analyse financière du marché de l’énergie et de ses projets

- Enjeux environnementaux

Pour plus d'informations sur la formation, voire la plaquette en pièce jointe.

Olivier VEDRINE
Responsable du Programme

LE PARTENARIAT ORIENTAL, LES ENJEUX GEOPOLITIQUES ET l'AZERBAÏDJAN

 

La présidence tchèque de l’Union européenne a pu réunir les 7 et 8 mai les principaux acteurs de l’Europe de l’Est dans un espoir de resserrer les liens entre l’UE et ses voisins de l’ex-Union soviétique (Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Géorgie, Moldavie et Ukraine) pour aider à renforcer leur indépendance et s’assurer de nouvelles sources d’approvisionnement énergétique. L’UE tente, sur la base d’une coopération pragmatique, de maintenir l’ancrage européen de ces pays, ce qui laisse à penser qu’elle est en train d’empiéter sur la sphère des intérêts stratégiques de la Russie. Mais les apparences sont très souvent trompeuses.

D’abord, l’Europe n’a pas de vision stratégique globale et il serait erroné de voir le tout nouveau partenariat oriental comme une tentative de diminuer l’influence russe. Deux facteurs viennent appuyer ce point de vue :

-         Premièrement, l’UE n’est pas encore une puissance politico-militaire et préfère agir en concertation avec la Russie dans la gestion des crises.

-         Deuxièmement, des liens économiques entre la Russie et ses voisins immédiats sont suffisamment forts et ces derniers ne souhaiteraient pas risquer un tel marché, qui absorbe leurs produits agricoles et industriels ainsi que des millions de travailleurs immigrés, pour un projet dont l’avenir reste encore incertain.

Bien que certains éléments du partenariat restent prometteurs, il est loin d’être un outil de contribution à l’émergeance d’un pôle économique dans le pluralisme géopolitique au sein de la Communauté des Etats Indépendants (CEI). Il est plutôt destiné à promouvoir les relations entre l’UE et les partenaires et à renforcer leur intégration dans différents cadres de coopération mais au même niveau que la Russie. Il s’agit plus d’une complémentarité de coopération que de compétition et plus d’une intégration renforcée que d’une adhésion. C’est la raison pour laquelle les Etats concernés de l’ex-URSS adoptent une démarche plus raisonnable même si l’Ukraine aspire toujours à une adhésion pure et simple. La grande faiblesse de ce partenariat est en effet le manque de moyens de ses ambitions et surtout de ses incitations en termes d’adhésion.  

Ensuite, le nouveau contexte international, lié à l’approche multilatérale et à la politique internationale plus pragmatique de la nouvelle Administration Obama, tend à réconforter la position de la Russie. Le nouveau président se fixe deux priorités – l’Iran et l’Afghanistan – et cherche, à la différence de son prédécesseur, à éviter des provocations inutiles en renonçant notamment à la poursuite de la nouvelle version de la politique de containment qui visait à réduire l’influence russe en promouvant les « révolutions de couleurs » dans l’espace ex-soviétique, considéré comme les « marches naturelles » dans la vision stratégique du Kremlin. Cette approche semble arranger Moscou, car il lui sera plus avantageux d’adopter une démarche coopérative à condition de maintenir sa position dominante dans son ancienne chasse gardée. De ce point de vue, on peut trouver un point d’équilibre dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis, par exemple Washington renonçant à son initiative unilatérale du bouclier antimissiles en faveur d’un projet commun avec Moscou et celui-ci s’engageant à jouer le jeu dans des dossiers épineux tel que l’Iran et l’Afghanistan, ceci permettrait de redessiner la reconfiguration des rapports de forces et d’assurer à la Russie de rester l’acteur principal dans cette zone, chacun trouvant alors son compte. En effet, l’aide que la Russie peut apporter dans le dossier iranien est énorme et fondamentale pour la sécurité régionale et internationale. L’Iran cherche à devenir une puissance régionale importante dans cette zone géographique et à se mettre en concurrence avec la Turquie, membre de l’OTAN et candidat à l’Union européenne, pour contenir entre autres l’influence des Etats-Unis. La première visite de Mahmoud Ahmadinejad suite à sa réélection a été comme invité au Sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) à Ekaterinbourg dans l’Oural. Cette organisation a été créée en 1996 par la Russie, la Chine comme une alternative à l’Otan et en réponse à l’influence des Etats-Unis en Asie centrale. Quatre pays d’Asie centrale en sont membres, toutes d’anciennes républiques ex-soviétiques : le Kazakhstan, le  Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan. L’Iran a le statut d’observateur. A noter qu’en octobre 2007, le sommet de la Caspienne à Téhéran, en pleine crise nucléaire, avait été un succès pour l’Iran comme pour la Russie.

Cette bonne entente avec la Russie pourrait aussi contribuer au règlement du conflit du Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En effet, un des objectifs de l’Administration Obama est d’améliorer l’image de l’Amérique dans le monde musulman. Dans cette optique, la Turquie est un allié incontournable pour relier les intérêts américains tout en devenant un acteur régional au Proche-Orient mais aussi au Caucase du Sud. D’où les incitations américaines pour normaliser les relations entre la Turquie et l’Arménie qui se sont interrompues en 1993 suite à l’occupation de 20% du territoire de l’Azerbaïdjan par les forces militaires arméniennes. Mais cette question exige des avancées diplomatiques préalables dans la recherche d’une solution pacifique au conflit du Haut-Karabakh, ce qui présage d’un rôle plus actif des Etats-Unis et de la Russie. Or, les motivations russes sont différentes : tout d’abord, en excluant une telle éventualité pour les résolutions des conflits ossète et abkhaz, Moscou continuant à tenter de mettre à genoux le régime de Saakhashvili, pour s’assurer à nouveau l’accès direct à l’Arménie, son fief dans le Caucase du Sud ; ensuite, dans un cadre de rapprochement potentiel entre la Turquie et l’Arménie, le Kremlin pense à équilibrer ses relations avec l’Azerbaïdjan tout en l’incitant à vendre l’essentiel de son gaz au géant russe « Gazprom » dont le but est de mettre en cause le projet européen de gazoduc « Nabucco ».

Contrairement à ce que l’on a pu croire, l’Azerbaïdjan n’a pas tenté de se servir de son arme énergétique comme d’un moyen de pression diplomatique dans le processus de normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie. Mais il a suggéré de mener les deux négociations dans un seul processus et de conditionner les progrès dans le règlement du conflit du Haut-Karabakh au rapprochement entre les deux pays. Vu les liens historiques et culturels qui lient le peuple turc au peuple azéri et la réaction populaire qu’a suscité la politique d’Ankara dans les deux pays, tout cela a fait comprendre au gouvernement turc que sans éliminer les causes qui ont conduit à la fermeture des frontières, on ne peut pas agir sur les effets. Cette position a soulagé Bakou et « a dissipé toutes les suspicions » comme l’a déclaré le président Ilham Aliyev, après la visite du Premier ministre turc, le 13 mai 2009. L’Azerbaïdjan juge sa demande légitime et du fait que 20% de ses territoires restent toujours sous l’occupation arménienne, il en appelle à la Turquie et à la Communauté internationale dans son ensemble afin d’adopter une position commune et ferme face à cette situation plutôt que de conforter la position arménienne autour de la table des négociations en exigeant l’ouverture des frontières entre la Turquie et l’Arménie.

L’Azerbaïdjan n’a pas non plus cédé aux demandes russes d’achat de la totalité de son gaz parce qu’il cherche à assurer la sécurité d’acheminement de ses ressources en diversifiant les gazoducs vers plusieurs directions. C’est la raison pour laquelle il avait, par le passé, retardé l’exploitation de la deuxième phase du gisement Shah Deniz, censé fournir plus de 16 milliards de mètres cubes de gaz par an. Dans un tel contexte, l’Azerbaïadjan, qui exporte déjà du gaz à la Turquie et à la Grèce, s’est montré favorable pour le projet de gazoduc « Nabucco » afin d’acheminer l’essentiel de son gaz. Mais il ne pourra plus attendre indéfiniment les Européens. D’autant plus qu’avec l’augmentation de sa production de gaz, il lui faut des marchés et des prix compétitifs que seule la Russie prend l’initiative de lui offrir. Lors de la visite du président Medvedev à Bakou, le 29 juin 2009, « Gazprom » a ainsi signé avec la Société pétrolière d’Etat d’Azerbaïdjan (SOCAR) un accord d’achat de 500 millions de mètres cubes de gaz à compter du 1er janvier 2010. Pour Bakou, ce contrat se base sur des considérations commerciales avec un prix s’élévant à 350 dollars pour mille mètres cubes de gaz . Mais il s’agit pour l’instant d’un volume insignifiant pour être un coup fatal en privant « Nabucco » d’une source fiable et vitale. Toutefois, le danger n’est pas loin si les Européens ne décident pas du sort de leur projet  et ne propose pas rapidement des contrats d’achat à l’Azerbaïdjan. La perte de temps pourrait effectivement mettre fin à ce projet. D’autant plus que l’acteur clé dans la région qu’est l’Azerbaïdjan constitue aussi une zone de transit stratégique pour l’Asie centrale qui se trouve parmi les fournisseurs essentiels de « Nabucco ». L’éventuel changement de cap de l’Azerbaïdjan pourrait inciter les pays d’Asie centrale, tels que le Turkménistan, le Kazakhstan à se tourner plutôt vers l’Asie. Rappelons qu’après la récente explosion sur le gazoduc entre la Russie et le Turkménistan, celui-ci a plus que jamais pris conscience de la vulnérabilité de sa dépendance vis-à-vis de son grand voisin du nord. Ce n’est pas un hasard si les autorités turkmènes viennent d’offrir de nouvelles opportunités aux compagnies occidentales dans l’exploitation de gisements d’hydrocarbures. Dans ce grand jeu, la réalisation de « Nabucco » ne dépend pas de l’opposition de la Russie avec ses projets concurrents tel que « South Stream » mais largement de l’engagement des partenaires européens. Dans cette configuration l’Union-européenne a deux impératifs stratégiques, le premier est une meilleure coopération avec la Russie qui fait partie de l’Europe continentale et le second est la continuation du processus d’adhésion de la Turquie. C’est dans cette position stratégique bien équilibrée que se trouvent le juste chemin de sa politique et la protection de ses intérêts énergétiques.

 

 

Olivier VEDRINE

Président du Collège Atlantique-Oural

Paris, France

Conférencier de la Commission Européenne

(TEAM EUROPE France)

 

 

Fazil Zeynalov                                                          

Politologue                                                                    

Bakou, Azerbaïdjan                                                     

COMMENT FACILITER LA PRISE DE DECISION POUR CONSTRUIRE L’EUROPE PUISSANCE

Les moyens pour que puissions, nous autres Européens, compter dans le jeu géopolitique mondial, passent d’abord par une réorganisation de nos institutions. Deux objectifs se montrent à nous : la redéfinition du fonctionnement de la Commission européenne et la recherche d’un nouveau processus de prise de décisions au Conseil des ministres (Conseil de l’Union Européenne).

Les commissaires européens ont un statut encore mal défini et mal perçu (représentants des Etats ou réel gouvernement supranational ?). Tout cela explique la difficulté des prises de décisions et la « course à la place » des pays pour avoir son commissaire. On doit aussi reconnaître qu’en matière législative elle n’a aucune autonomie par rapport aux Etats membres.

Pour le Conseil de l’Union Européenne, il faut impérativement revoir les modalités de vote et en finir avec le principe de l’unanimité.

La Commission européenne :

Un réaménagement de cette organisation serait un message fort au niveau politique pour tous les citoyens de l’Union. En effet, ceux-ci considèrent souvent la Commission comme toute puissante et totalement en dehors des réalités qu’ils ont à assumer.

Le premier problème est d’ordre juridique : selon l’article 213 du Traité, « les membres de la Commission exercent leurs fonctions en pleine indépendance » et « chaque Etat membre s’engage à respecter ce caractère et à ne pas chercher à influencer les membres de la Commission dans l’exercice de leur tâche ». Nous sommes loin de ces belles et grandes phrases. Car pourquoi alors « cette course aux fauteuils de commissaires » ?

Le second problème est institutionnel : l’article 219 du Traité stipule que la prise de décision est collégiale mais celle-ci est pourtant prise à la majorité simple. En conséquence, tout accroissement du nombre des membres n’est en rien un obstacle à la prise de décision. Le véritable obstacle est plus dans la lourdeur du processus décisionnel ; il faut donc une modification de la méthode de travail.

Le troisième problème est administratif : avec l’élargissement de l’Union aux pays de l’Europe Centrale et Orientale, comment accroître l’efficacité de l’institution sans en revoir le fonctionnement ? On peut faire la proposition suivante qui viserait à accroître cette efficacité en rationalisant la Commission pour petit à petit la faire fonctionner comme un gouvernement fédéral. Avec un Président, un Vice-Président et plusieurs commissaires-ministres responsables de différents portefeuilles.

C’est le but à atteindre. Pour cela, nous devons de façon impérative penser à une Constitution pour l’Europe, malgré le désastreux échec du référendum de 2005. Le Traité de Lisbonne nous permet de relancer cette idée et répond pour une large part aux problèmes précédemment posés afin de construire une plus belle et plus grande Europe.

Le Conseil de l’Union Européenne :

L’enjeu majeur de la réorganisation du Conseil de l’Union Européenne nous paraît évident : c’est de mettre fin au principe de l’unanimité qui a le désavantage de rendre les décisions difficiles à prendre à 27.

Même si le vote est souvent évité pour la prise de décisions grâce aux efforts de la présidence du Conseil qui se bat pour aboutir à des compromis, visant à satisfaire tous les participants. Il est extrêmement difficile de parvenir à un accord, souvent deux Etats s’y opposent. Sans modification institutionnelle pour passer à un vote à la majorité qualifié, cette situation ne manque pas d’empirer avec l’arrivée des nouveaux pays membres dans l’Union. Le Traité de Lisbonne là encore nous permet de répondre à plusieurs de ces « défis de fonctionnement ». Le problème est clair : comment des Etats membres pourront-ils passer d’un système décisionnel basé sur l’unanimité à un système à la majorité qualifiée où leur influence serait grignotée et où une décision pourrait se prendre sans eux ?

Dans le cas d’un vote à la majorité simple, à la majorité qualifiée ou à l’unanimité, un Etat = une voix. Dans le cas d’un vote à l’unanimité, la décision est prise quand il y a accord entre tous les participants. On peut se poser la question de la repondération des poids décisionnels des Etats dans la procédure de vote à la majorité qualifiée, en déterminant le nombre de voix que chacun obtiendrait à l’avenir. On peut mettre en avant les critères démographiques (déjà présents dans le calcul actuel) et qui au passage lèse les petits Etats comme le Luxembourg, la Belgique, etc. Pour ne pas faire des petits Etats, des acteurs de seconde zone en réduisant leurs poids décisionnels, (ce qui faisait partie des problèmes soulevés par l’Irlande) il faut revenir aux principes de bases de la Démocratie, à savoir : un Etat = une voix.

Nous ne devons pas perdre de vue que la réforme, s’agissant du vote à la majorité qualifiée, ne doit pas se cantonner à la révision de ses modalités d’exécution mais prendre en compte l’élargissement de son champ d’application. L’Europe des 27 et son élargissement récent n’en serait que mieux gérée.

Déjà dans quatre grands sujets, un vote à la majorité qualifié a été discuté lors du Conseil européen de Féria en juin 2000.

Il y a d’abord la famille de sujets portant sur l’organisation interne de l’Union Européenne (nomination des membres de la Cour des comptes, nomination du Secrétaire général du Conseil de l’Union Européenne).

Se rajoutent les domaines relevant de la PESD, de la conclusion des accords internationaux et les problèmes en matière de propriété intellectuelle.

Dans un troisième groupe, il y a les mesures touchant au fonctionnement du marché intérieur (accès et exercices des activités non salariées, les problèmes en matière fiscale et sociale, les problèmes de discrimination, de double taxation et d’évasion fiscale).

Enfin, il y a le groupe qui touche aux sujets portant sur « l’espace intérieur » de l’Union Européenne (le droit des citoyens de l’Union à circuler librement et à séjourner dans tous les Etats membres, la délivrance des visas, les procédures d’asile et relatives aux réfugiés, problèmes d’immigration, la coopération judiciaire dans le domaine civil).

On voit toutes les difficultés qu’ont les 27 à prendre des décisions sur des sujets aussi nombreux (certains étant sensibles). Ne faut-il pas, là encore, tout comme nous l’avons proposé pour la Commission, adopter une logique de réorganisation. Le Traité de Lisbonne nous apporte des éléments pour répondre à une meilleure efficacité des institutions européennes.

Pour aller plus loin que ce Traité, il faudrait repartir de l’équation : un Etat = une voix, pour proposer un système plus démocratique et plus simple. Pourquoi ne pas suggérer une Chambre des Nations représentant les Etats, à raison de quelques représentants par pays membres, avec un nombre de représentants égal quel que soit la taille de l’Etat (comme le système du Sénat des Etats-Unis d’Amérique). Le Conseil des ministres se transformerait en Chambres des Nations. Tout comme la réforme de la Commission, cette nouvelle transformation appelle de nouveau l’élaboration d’une Constitution pour l’Union.

Il faudrait préparer le passage de la Commission actuelle à un véritable gouvernement européen avec un président, un vice-président et des ministres. Le président serait élu au suffrage universel direct et il serait le véritable chef de l’exécutif, avec le pouvoir de dissoudre la première chambre. Il pourrait être aussi élu par le Parlement comme c’est le cas dans les modèles parlementaires classiques.

Pour le Parlement, deux chambres sont nécessaires, l’une doit représenter les citoyens, l’autre les Etats. La première, la « Chambre des citoyens » se rapprocherait de l’actuelle Assemblée de Strasbourg. La seconde est une « Chambre des Nations » qui représenterait les Etats à raison de quelques représentants par pays membres avec un nombre de représentants égal quel que soit la taille de l’Etat.

Ce travail de fond et ce formidable défi qu’est l’élaboration d’une Constitution mettrait l’Europe dans la vie quotidienne par la participation de chaque citoyen, grâce aux moyens modernes de communication comme internet. Cette participation collective pourrait déboucher sur les débuts d’un véritable civisme européen.

Olivier VEDRINE

UN "NOYAU DUR" POUR CONSTRUIRE UNE UNION POLITIQUE EUROPENNE

L’Union par le sommet de Nice a commencé son élargissement à partir de 2003 aux pays pouvant satisfaire les conditions d’adhésion. Avec les négociations sur l’adhésion de la Turquie et de certains pays des Balkans, l’Union Européenne a ouvert la porte à beaucoup d’autres Etats.

Il faut bien se poser la question des limites de l’UE et ouvrir un débat avec nos voisins des frontières orientales. Nous avons déjà mis en place des accords de partenariat, de coopération, d’association qui ouvrent la voie à la candidature.

Si nous ne pensons pas à l’élaboration d’un « noyau dur » , comme avant-garde de l’Union politique et locomotive de l’intégration, nous aurons à déplorer la dilution de l’Union Européenne dans une simple Union élargie.

L’échec de la ratification du Traité Constitutionnel et les difficultés de la ratification du Traité de Lisbonne conjugués à la pression de l’élargissement doit faire faire à l’Union Européenne un saut qualitatif qui lui permettra d’intégrer toutes les nouvelles vagues d’adhésions dans un cadre institutionnel remanié par un renforcement des politiques communes. Cette « avant-garde » doit être la première étape d’un processus amenant l’Union Européenne à mieux construire une Union pour la Méditerranée et à mieux intégrer les nouveaux Etats candidats.

Par une profonde rénovation institutionnelle apportée par l’élaboration d’une Constitution, par la formation d’un noyau dur, nous éviterions les blocages accumulés depuis la signature du Traité de Maastricht et nous cesserions de condamner l’Europe à l’impuissance. Nous nous donnerions les moyens d’échapper à une crise possible qui, révélant nos faiblesses pourrait déboucher sur une régression et peut être même sur une dislocation de la construction édifiée depuis 1957.

Il faudrait enfin préparer le passage de la Commission actuelle à un gouvernement européen avec un président, un vice-président et des ministres. Le président élu au suffrage universel direct serait le véritable chef de l’exécutif, avec le pouvoir de dissoudre l’Assemblée.

Pour le parlement, deux chambres sont nécessaires, l’une doit représenter les citoyens, l’autre les Etats.

La première « La Chambre des citoyens » se rapprocherait de l’actuelle Assemblée de Strasbourg.

La seconde est une « Chambre des nations » qui représenterait les Etats à raison de quelques représentants par pays membres avec un nombre de représentants égal quel que soit la taille de l’état. Dans le cas d’un vote à la majorité simple , un Etat = une voix. Dans le cas d’un vote à l’unanimité, la décision est prise quand il y a accord entre tous les participants. On peut se poser la question de la repondération des poids décisionnels des Etats dans la procédure de vote à la majorité qualifiée, en déterminant le nombre de voix que chacun obtiendrai à l’avenir. On peut mettre en avant les critères démographiques (déjà présents dans le calcul actuel) qui au passage lèse donc les petits états comme le Luxembourg, la Belgique, etc… Pour ne pas faire des « petits états » des acteurs de seconde zone en réduisant leurs poids décisionnels, il faut revenir aux principes de base des relations internationales, à savoir : un Etat = une voix. Par cette simple équation on ne fait que respecter les lois élémentaires de la démocratie.

Cette Constitution comme le traité constitutionnel doit être mis en forme par un « conseil des sages » indépendants qui grâce au réseau internet ferait participer l’ensemble des citoyens à la réflexion. Ce travail de fond et ce formidable défi qu’est l’élaboration d’une constitution mettrait l’Europe dans la vie quotidienne. La participation de chacun pourrait déboucher sur les débuts d’un civisme européen. Cela suppose des réformes difficiles au niveau de l’Union Européenne comme au niveau des pays membres, avec pour ces derniers, comme conséquence, des réflexions à engager sur une nouvelle répartition territoriale des pouvoirs. Les moyens, pour nous autres européens, de compter dans le jeu géopolitique mondial, passent d’abord par une réorganisation de nos institutions. Deux objectifs se montrent à nous : la redéfinition du fonctionnement de la Commission Européenne et la recherche d’un nouveau processus de prise de décisions au Conseil des Ministres ou Conseil de l’Union Européenne. Le Traité de Lisbonne va dans ce sens.

Cette rénovation d’un cadre politique de l’Union ne sera pas une tâche facile. A l’intérieur même de l’Europe des 27, comme nous l’a montré l’échec de la ratification du Traité Constitutionnel et comme le souligne aujourd’hui les difficultés de la ratification du Traité de Lisbonne, les adversaires ne manquent pas. De plus, l’élaboration d’un noyau dur ne sera pas bien accueilli par les pays candidats, ils se sentiront en effet devant un obstacle supplémentaires. Parallèlement certains pays d’Europe Centrale et Orientale montreront des réticences à intégrer une Union trop fédérale alors qu’ils ont été sous la domination de l’URSS et qu’ils manifestent donc un souci légitime de garder une indépendance récemment retrouvée.

Nous devons donc, là aussi, initier un véritable débat politique autour de l’Union, débat qui doit viser à expliquer et faire participer tous les Etats comme l’ensemble des citoyens pour ne pas les exclure. Nous pourrions proposer, grâce aux principes exposés plus haut dans les idées d’une Constitution, aux états candidats une place de membre associé à la Chambre des Nations. Nous pourrions ainsi grâce à une constitution mettre en place des aménagements qui pourraient tourner autour de différentes formules allant de membres associés à membre à part entière.

Devant les enjeux stratégiques du XXIème siècle, une construction politique de l’Europe est nécessaire, les nouveaux défis ne peuvent être simplement gérés par des Etats isolés, ni par un système de coopération inter-gouvernementale.

Au centre le « Noyau Dur », régi par une Constitution dont les membres font partie de l’Union Européenne et qui participent aux politiques communes de sécurité interne (Schengen) et externe (Défense) ainsi qu’à la zone Euro. A la première périphérie, les pays membres de l’Union Européenne mais qui ne souhaitent pas adhérer à l’Union Politique. Enfin, un dernier groupe correspondrait aux pays candidats et/ou membres associés.

Ce « Noyau Dur » serait le moteur de l’ensemble. Cette intégration à géométrie variable a le mérite de proposer une construction pragmatique de l’Union Européenne. Chacun des Etats peut ainsi s’adapter à son rythme aux exigences de l’admission dans l’organisation politique ou décider de ne pas y adhérer. Par l’élaboration de ces 3 « familles », on va de l’intégration totale à l’influence soutenue.

Olivier VEDRINE

LE RETOUR DES VIEUX REFLEXES ?

Les résultats des élections européennes se caractériseront-elles par la grande victoire des extrêmes ? La crise économique poussera-t-elle les citoyens européens à se tourner vers des solutions simplistes d’un autre temps ? Dans ses Etats membres l’Union Européenne voit réapparaître des mouvements de replis identitaires. L’économie florissante de la croissance n’a pas effacé ces anciennes dérives, l’Union politique nous apparaît là encore plus que souhaitable.

L’Europe a été pendant 50 ans paralysée par la Guerre Froide et par l’occupation de l’Europe de l’Est par l’URSS. Après la chute du modèle soviétique, ce fut l’explosion de la Yougoslavie, ce conflit a jeté tout le sud-est des Balkans dans une guerre fratricide pendant plus de dix ans. Il a fallu l’intervention de l’OTAN et de la communauté internationale pour mettre fin à cette tragédie. Cette guerre a été provoquée par l’utilisation des différences ethniques et religieuses par des politiques à des fins d’ambitions personnels.

A l’intérieur de l’Union Européenne le retour du nationalisme en politique s’explique souvent par une peur de la perte d’identité nationale avec l’intégration européenne et surtout avec la mondialisation. Le manque de politisation du débat européen ces dernières années a aidé à alimenter ces frayeurs. Il devient donc urgent de proposer une vision politique pour l’Europe, un grand et noble projet de société.

Ce phénomène du retour des nationalismes n’a rien à voir avec l’extrémisme des années 30. Dans une premier temps, ces mouvements ne sont pas apparus dans les villes industrielles frappées par le chômage mais chez les « bons bourgeois » dans les régions prospères. On y trouvait des petits patrons et des ouvriers de PME dynamiques ou des employés du secteur du tourisme qui représente une activité économique lucrative. Déjà ce « nouveau poujadisme » ne voyait dans la redistribution à l’échelle de l’Etat ou de l’Europe que gaspillage et exploitation abusive de son travail. A l’époque « L’extrême droite exploite l’égoïsme d’un électorat de nantis qui cherche à défendre ses privilèges et se soucie peu de solidarité ». (Vincent de Coorebyter, directeur du centre de recherche et d’informations sociopolitiques).

Ces mouvements sont nés pendant une époque économique prospère. Qu’arrivera-t-il si la crise que nous traversons perdurait ? Si l’Union Européenne ne répondait pas aux attentes des citoyens des états membres ? L’éclatement ?

Il faut tout d’abord répondre de manière collective et européenne à cette crise avec une explication très pédagogique des décisions prises à l’usage des citoyens et parallèlement créer un désir d’Europe : l’Europe doit faire rêver !

Comment faire rêver pour faire adhérer ?

« Un facteur psychologique important contribuait aussi à la puissance impériale : aucune affirmation d’identité ne pouvait rivaliser avec le civis romanus sum (« je suis citoyen romain »), source de fierté et d’aspiration pour beaucoup. Finalement concédé aux sujets non romains de naissance, le statut convoité de citoyen exprimait une supériorité culturelle qui faisait de l’expansion de l’empire une véritable mission. Partout où elle s’imposait, la loi de Rome trouvait ainsi sa légitimité et incitait ceux qui la subissait à désirer l’assimilation dans les structures impériales. La supériorité culturelle, évidente aux yeux des maîtres et admise par les sujets, renforçait l’ordre établi » (Zbigniew Brzezinski : le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du Monde).

Cet empire, un des berceaux historiques de l’Europe, avait proposé au monde un projet de civilisation fédérateur. L’Union Européenne, sans reprendre une vision impériale, doit pour les citoyens de ses Etats membres élaborer une nouvelle société afin de fédérer. Un projet de société humaniste pourrait alimenter la réflexion et l’élaboration d’une constitution. C’est pour notre continent une chance à saisir dans un monde qui devient multipolaire. Il existe déjà plusieurs modèles de développements et de sociétés et l’objectif est avant tout de bien vivre ensemble. L’Union Européenne pourrait proposer un projet qui combatte la précarité (essentiel en période de crise!), qui respecte l’environnement et permet à chacun de ses citoyens de s’épanouir dans sa propre recherche du bonheur. Nous devons admettre de façon pragmatique que l’économie de marché est la seule qui fonctionne, mais il faudra comme nous le montre la crise actuelle, la repenser afin que l’économie serve l’homme et non l’inverse.

Espérons que le destin de l’Union sera différent de celui d’une Ligue grecque de l’antiquité, qui, le péril perse disparut, s’évanouissait.

Nous avons tous les moyens pour devenir une grande puissance capable de compter dans l’avenir du Monde et ainsi pour notre propre avenir. La volonté politique nous manque encore, la crise peut être une chance car elle peut imposer cette volonté politique. Le Traité de Lisbonne est nécessaire pour aller plus loin dans cette success story qu’est la construction européenne. Ensuite, une constitution serait l’aboutissement de ce long cheminement, elle aurait la même symbolique et la même puissance que celles proposées par la France en 1791 et par les Etats-Unis en 1787.

« Si, pour plaire au peuple, nous lui offrons ce que nous ne saurions approuver nous-mêmes, comment justifier notre ouvrage ? Levons un étendard auquel puissent se rallier tous les hommes sages et honnêtes. Le reste est dans la main de Dieu ». G. Washington – Mai 1787 à Philadelphie.

Ce désir d’Europe doit être l’un des grands objectifs des débats politiques autour des élections européennes, il créera la dynamique nécessaire pour la construction d’une Union Européenne citoyenne et s’opposera de manières efficaces aux dérives extrémistes de toutes sortes.

Olivier VEDRINE

Ce texte est également publié sur le site: http://blog.multipol.org/

FAUT-IL REFONDER LE CAPITALISME ?

En lisant les journaux, en écoutant la radio ou en regardant la télévision, on remarque l’abondance d’avis sur la crise que nous entamons et le grand nombre d’experts tous prêts à nous expliquer les disfonctionnements de notre économie de marché. Deux écueils me semblent devoir être évités dans tous ces raisonnements :

- le premier, celui de penser que nous sortirons de cette crise dans un ou deux ans, car elle n’est qu’un cycle d’ajustement conjoncturel ;

- le second, partant de bons sentiments, celui de « moraliser l’économie », et qui voudrait nous présenter la possibilité d’un changement radical de celle-ci pour aller vers de nouveaux lendemains radieux...

Le premier point de vue n’est plus très répandu, mais je crains que le second ne se développe. Il serait grave et dangereux de faire croire à des populations victimes des conséquences de cette crise que l’ensemble de leurs problèmes peut être résolu par l’application rapide de règles radicales pour une nouvelle économie soit disant plus humaine.

Si l’on veut être sérieux, c’est plutôt vers la définition même du capitalisme qu’il faut commencer à se tourner si nous voulons trouver une solution. Ce n’est pas la fin de ce système dont il nous faut parler, mais bien plus de sa refondation. Depuis les années 1980, la finance avait pris les commandes de l’économie et en avait virtualisé le fonctionnement (cf : les marchés des dérivés). Mais l’économie véritable n’est pas du virtuel, c’est du réel, c’est la valeur du travail. Je produis et je vends un bien qui existe : c’est le sens moral du capitalisme.

Ce n’est pas le financier qui doit tout seul faire marcher le système, par principe ce n’est pas sa vocation ; c’est sur l’activité de l’entrepreneur que tout repose. Les banques doivent revenir à leurs objectifs fondateurs : être au service de l’entreprise ! C’est là, l’unique moralisation de l’économie que nous pouvons attendre. Pas de promesses faciles, ce n’est pas le capitalisme qui gommera les inégalités sociales ou changera le système de santé, cela n’est pas son rôle et ne le sera jamais, cette fonction appartient à l’Etat et aux choix du Politique.

Mais cela ne signifie pas qu’il ne nous faille pas réfléchir à des adaptations du système aux enjeux futurs et au monde moderne. La nécessité d’un retour de l’Etat et/ou des Etats comme régulateurs sous des formes qu’il nous reste à définir m’apparaît nécessaire. Peut-être même la mise en place de New deals en Europe comme aux Etats-Unis peut être une réponse. Ce qui est certain, c’est l’impérative nécessité qu’il y a et qu’il y aura à bien gérer les conséquences de la crise. En effet, les échecs des politiques de relances seront autant d’arguments pour des politiques promouvant des solutions rapides et toujours désastreuses qui de protectionnismes en nationalismes nous amèneront à une conclusion qu’il nous faut éviter maintenant. Pour exemple, si l’Europe échouait dans ses politiques de relances, car seul l’Europe et l’ensemble de ses états peut pour le bénéfice de chacun d’eux faire face aux enjeux et non pas un état seul car il n’en a pas les moyens suffisant, donc si l’Union Européenne devait échouer, on peut facilement imaginer les arguments qui seront donnés à certains prometteurs d’idées radicales. Il pourrait en résulter la fin de l’Union Européenne. Au contraire, c’est peut-être là une chance pour l’UE d’apparaître, si elle réussit par ses décisions à lutter pour la protection de nos sociétés, comme un nouvel acteur important pour ses citoyens tout d’abord et ensuite pour le reste du monde. L’ensemble des outils pour faire face aux enjeux et problèmes futurs ne pourront être mis en place que par des coopérations entre les nations et/ou groupes de nations, peut être nous pourrons voir par cette conséquence inattendue de la crise, l’émergence d’une véritable communauté internationale.

Après le nécessaire retour de l’Etat dans l’économie et donc du Politique, il nous faut maintenant analyser quelles sont les possibilités structurelles de nos économies pour mieux apprécier les changements. Celles-ci commencent par la nécessité d’accentuer les investissements dans les secteurs de la recherche et aux profits des chercheurs. En effet, l’entreprise a besoin d’un produit à vendre et celui-ci vient en amont d’un processus de travaux et d’activités de recherches. Pas d’entreprises innovantes, solides et rentables sans une grande qualité de la recherche. Les produits de demain sont dans les laboratoires, les nôtres (ce qui est préférable) ou ceux de nos concurrents (ce qui l’est moins…). Là sont nos futurs bénéfices et donc nos futurs emplois. Ce qui va nous obliger aussi à investir dans les nouvelles technologies. La mutation du secteur de l’automobile, qui va traverser une crise semblable à celle de la sidérurgie dans les années 1970 et 1980, ne pourra se faire que par l’application de celles-ci : la voiture propre, moins consommatrice d’énergie et/ou entièrement construite en matériaux recyclables, remplie de nouveaux instruments de navigation.

Les efforts dans le domaine des énergies renouvelables sont aussi créateurs de richesses et d’emplois. La mise en place pour les habitations de nouvelles formes d’énergies (solaires, biomasse, géothermie…) sont autant d’entreprises à créer et donc d’emplois futurs. Les problèmes d’environnement nous demandent déjà des changements de modes de vie qui nous amèneront dans un futur proche à créer aussi des entreprises pour répondre aux besoins en matériaux nouveaux, en nouvelles énergies, pour de nouvelles façons de consommer.

Un autre point doit être abordé pour s’adapter à la nouvelle donne : le rôle des nouveaux acteurs comme forces de propositions, complémentaires des fonctions de l’Etat. En effet, par des instruments comme Internet et sa conséquence qui est une mondialisation de l’information, la Démocratie dans sa dimension de Gouvernance est en pleine mutation. Les citoyens ou les groupes de citoyens par les associations notamment mais aussi les ONG, les Fondations doivent et vont participer à la résolution de cette crise, surtout quand elle va rentrer dans sa phase sociale. Cela peut être pour nos sociétés un formidable renouveau démocratique et les débats qui s’en suivront seront porteurs de changements dans la gouvernance même des états. Il y a là avec l’ensemble de ces nouveaux acteurs et avec l’Etat, un grand débat d’idées où la place de la morale et de l’éthique dans l’économie et le capitalisme pourra être abordée.

Cette crise peut être une chance pour l’Europe. En effet, si celle-ci fait face, par une cohésion affichée de ses Etats membres, elle trouvera auprès de ses citoyens un écho plus que favorable. Elle entamera ainsi une nouvelle période de son histoire, où unie et solidaire, forte d’un grand espace de démocratie, d’une économie rénovée, elle pourra faire face aux défis et crises futurs et apporter dans un monde multipolaire sa voix et ses propositions.

Olivier VEDRINE

DIALOGUES DES CULTURES ET DES RELIGIONS: l'EXEMPLE DES « UNIVERSITES DE LA PAIX DE LOURDES ».

La chute du mur de Berlin et la fin de l’Union soviétique a annoncé la fin d’un monde bipolaire où s’opposaient deux idéologies : le communisme soviétique contre le capitalisme. La nature comme la géopolitique ayant horreur du vide, d’autres clivages sont apparus ou réapparus. Ils ne sont plus simplement idéologiques, comme au temps jadis, mais aussi identitaires, dans le pire des cas ethniques, nationalistes, religieux.

Dans ce nouveau monde contemporain, on peut remarquer la montée préoccupante de ces différents acteurs. Les facteurs moteurs d’une telle dynamique sont multiples et variés mais en premier lieu nous devons souligner l'ignorance, les préjugés, les simplifications arbitraires et mensongères. Ces attitudes destructives ne sont pas le propre de tel ou tel pays mais touchent des nations sur chaque continent. L’exemple des différentes crises dans les Balkans nous montre bien que même l’Europe doit se prémunir contre ces dérives.

Pour casser la barrière et l’obstacle de l’ignorance, il faut aller vers le dialogue dans le respect et dans une véritable et sincère compréhension mutuelle.

Avant d’aller plus loin dans mon écrit, j’aimerais revenir à la théorie d’Huntington pour mieux démontrer la nécessité du dialogue et / ou des dialogues. Il décrit dans son modèle conceptuel un nouveau fonctionnement des relations internationales après l'effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980 en démontrant des antagonismes entre les civilisations où le culturel et le religieux occupent une place centrale. Ce ne sont plus des nations qui s’opposent, comme aux XIXème et XXème siècles mais des civilisations ou des « espaces civilisationnels ».

Il y a des limites à une telle analyse : ce découpage du monde en différentes civilisations est arbitraire et l’auteur lui-même reconnaît quelquefois la faiblesse de certains choix d’espace civilisationnel. Quant à la civilisation musulmane par exemple, elle masque l’extrême complexité des différentes tendances de la religion et les éventuels conflits internes. Par la connaissance de l’autre que nous apporte le dialogue nous nous gardons de ces vues et analyses trop manichéennes.

Comme nous le montre l’histoire humaine, les civilisations ne sont pas imperméables les unes aux autres. Elles se sont toujours construites sur leurs capacités à intégrer des apports extérieurs et à échanger pour apporter et recevoir sans que cela ne débouche de façon automatique et implacable sur des conflits. Le métissage est aussi un autre phénomène de ces échanges inter-civilisationnels qui est porteur d’espérance. Une interprétation donc trop manichéenne comme celle d’Huntington de notre monde « post guerre froide », peut tout à fait légitimer des politiques qui auraient tendance à lui conférer une réalité : c’est la dérive des prophéties auto-réalisatrices.

Mais on peut remarquer que partout dans le monde, des individus, des groupes ont développé des aspirations pacifiques, démocratiques, et respectueuses des différences de chacun afin de favoriser l'ouverture des esprits sur l'extérieur. Défenseurs d’une diversité pacifique, constructive et harmonieuse, ils proposent des réflexions et des débats et participent à la constitution et à l'enrichissement d'une vision humaniste du monde.

Dans les pays multiethniques, ils développent un dialogue et une coopération culturelle entre différents groupes issus des communautés en présence. Ce sont les acteurs de véritables politiques de prévention contres des conflits futurs.

C’est le cas, par exemple, des « Universités de la Paix » de Lourdes.

Depuis l’année 2000 dans la ville pyrénéenne de Lourdes, se déroule un événement autour du thème de la Paix. Dans le programme de cette manifestation, on ne trouvait initialement qu’un grand concert au mois d’août. Depuis 2005, l’adjoint au Maire de Lourdes Michel Azot a pris la décision d’enrichir ce concert de deux ou trois journées de dialogue et d’échange entre les différentes cultures et les différentes religions. Ce qui nous amène à présenter la « Charte de Lourdes pour la Paix » qui cette année là a été signée par les délégations israélienne, palestinienne, tibétaine… Dans cette charte, on retrouve les principes fondateurs et des actions à entreprendre, je cite:

- le respect de la personne humaine et de la vie ;

- la connaissance de l’autre : ses racines, son histoire, sa culture, ses convictions ;

- l’organisation de rencontres et la recherche du dialogue.

C’est sur la base de ces trois principes que les « Universités de la Paix » actuelles ont vu le jour. Les prochaines se tiendront à Lourdes du 15 au 17 mai 2009.

Pour continuer sur le travail qui est mené à Lourdes, nous pouvons présenter la visite le 24 octobre 2008 d’un personnalité du gouvernement de Najaf , Ahmed al-Fatwi. Cette visite soulignait l’histoire exceptionnelle, la notoriété internationale et la vocation spirituelle pluriconfessionnelle de la ville de Lourdes. Pendant les échanges qui s’en sont suivis, il a été décidé de nouer des échanges entre nos deux municipalités. C’est la première fois qu’une ville dont la religion principale est l’islam aborde une volonté aussi nette de rapprochement. C’est une perspective qui pourrait permettre une approche déterminante du dialogue entre nos deux religions. En 2012, Najaf sera la capitale de la culture islamique. Cela pourra être l’occasion de rencontres, d’échanges, entre les deux cultures. Voilà comment deux villes sont déjà ensemble pour travailler pour la Paix.

Juste avant, du 13 au 15 septembre, la ville de Lourdes a accueilli le Souverain Pontife devant 180 000 pèlerins qui l’ont suivi depuis Paris ou qui s’étaient déplacés pour voir le « nouveau » Pape afin de l’écouter. Ce sont des paroles d’amour, d’espoir et de paix qui ont constitué l’essentiel des discours de Benoît XVI. « La puissance de l’amour est plus forte que le mal qui nous menace… ». C’est ce qu’a affirmé le Pape lors de sa messe pour les 150 ans des apparitions, le dimanche 14 septembre.

Je voudrais souligner d’autres faits porteurs d’espoir dans le dialogue entre le christianisme et l’islam comme la lettre des 138 sages musulmans envoyée à Benoît XVI ou la visite du roi Abdallah d’Arabie Saoudite au Saint Siège.

Il y a nombre d’autres initiatives du même type que celle de la ville de Lourdes, car beaucoup de personnes croyantes ou pas sont désireuses de dialogues afin de bâtir un monde plus pacifique. Si j’ai pris cet exemple, c’est parce que j’y ai participé et que je pense que l’on ne peut bien parler que de ce qu’on connaît. L’essentiel étant de tous travailler ensemble pour donner à nos enfants et aux générations suivantes un monde plus beau.

Olivier VEDRINE

PS : Je tiens à remercier la ville de Lourdes et la société italienne de communication MAB.q (Paris, Milan, Rome) pour m’avoir envoyé le premier numéro de la Newsletter des « Universités de la Paix de Lourdes », ses articles m’ont aidé à vous présenter cette manifestation.

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