EUdebate2009

FAUT-IL REFONDER LE CAPITALISME ?

En lisant les journaux, en écoutant la radio ou en regardant la télévision, on remarque l’abondance d’avis sur la crise que nous entamons et le grand nombre d’experts tous prêts à nous expliquer les disfonctionnements de notre économie de marché. Deux écueils me semblent devoir être évités dans tous ces raisonnements :

- le premier, celui de penser que nous sortirons de cette crise dans un ou deux ans, car elle n’est qu’un cycle d’ajustement conjoncturel ;

- le second, partant de bons sentiments, celui de « moraliser l’économie », et qui voudrait nous présenter la possibilité d’un changement radical de celle-ci pour aller vers de nouveaux lendemains radieux...

Le premier point de vue n’est plus très répandu, mais je crains que le second ne se développe. Il serait grave et dangereux de faire croire à des populations victimes des conséquences de cette crise que l’ensemble de leurs problèmes peut être résolu par l’application rapide de règles radicales pour une nouvelle économie soit disant plus humaine.

Si l’on veut être sérieux, c’est plutôt vers la définition même du capitalisme qu’il faut commencer à se tourner si nous voulons trouver une solution. Ce n’est pas la fin de ce système dont il nous faut parler, mais bien plus de sa refondation. Depuis les années 1980, la finance avait pris les commandes de l’économie et en avait virtualisé le fonctionnement (cf : les marchés des dérivés). Mais l’économie véritable n’est pas du virtuel, c’est du réel, c’est la valeur du travail. Je produis et je vends un bien qui existe : c’est le sens moral du capitalisme.

Ce n’est pas le financier qui doit tout seul faire marcher le système, par principe ce n’est pas sa vocation ; c’est sur l’activité de l’entrepreneur que tout repose. Les banques doivent revenir à leurs objectifs fondateurs : être au service de l’entreprise ! C’est là, l’unique moralisation de l’économie que nous pouvons attendre. Pas de promesses faciles, ce n’est pas le capitalisme qui gommera les inégalités sociales ou changera le système de santé, cela n’est pas son rôle et ne le sera jamais, cette fonction appartient à l’Etat et aux choix du Politique.

Mais cela ne signifie pas qu’il ne nous faille pas réfléchir à des adaptations du système aux enjeux futurs et au monde moderne. La nécessité d’un retour de l’Etat et/ou des Etats comme régulateurs sous des formes qu’il nous reste à définir m’apparaît nécessaire. Peut-être même la mise en place de New deals en Europe comme aux Etats-Unis peut être une réponse. Ce qui est certain, c’est l’impérative nécessité qu’il y a et qu’il y aura à bien gérer les conséquences de la crise. En effet, les échecs des politiques de relances seront autant d’arguments pour des politiques promouvant des solutions rapides et toujours désastreuses qui de protectionnismes en nationalismes nous amèneront à une conclusion qu’il nous faut éviter maintenant. Pour exemple, si l’Europe échouait dans ses politiques de relances, car seul l’Europe et l’ensemble de ses états peut pour le bénéfice de chacun d’eux faire face aux enjeux et non pas un état seul car il n’en a pas les moyens suffisant, donc si l’Union Européenne devait échouer, on peut facilement imaginer les arguments qui seront donnés à certains prometteurs d’idées radicales. Il pourrait en résulter la fin de l’Union Européenne. Au contraire, c’est peut-être là une chance pour l’UE d’apparaître, si elle réussit par ses décisions à lutter pour la protection de nos sociétés, comme un nouvel acteur important pour ses citoyens tout d’abord et ensuite pour le reste du monde. L’ensemble des outils pour faire face aux enjeux et problèmes futurs ne pourront être mis en place que par des coopérations entre les nations et/ou groupes de nations, peut être nous pourrons voir par cette conséquence inattendue de la crise, l’émergence d’une véritable communauté internationale.

Après le nécessaire retour de l’Etat dans l’économie et donc du Politique, il nous faut maintenant analyser quelles sont les possibilités structurelles de nos économies pour mieux apprécier les changements. Celles-ci commencent par la nécessité d’accentuer les investissements dans les secteurs de la recherche et aux profits des chercheurs. En effet, l’entreprise a besoin d’un produit à vendre et celui-ci vient en amont d’un processus de travaux et d’activités de recherches. Pas d’entreprises innovantes, solides et rentables sans une grande qualité de la recherche. Les produits de demain sont dans les laboratoires, les nôtres (ce qui est préférable) ou ceux de nos concurrents (ce qui l’est moins…). Là sont nos futurs bénéfices et donc nos futurs emplois. Ce qui va nous obliger aussi à investir dans les nouvelles technologies. La mutation du secteur de l’automobile, qui va traverser une crise semblable à celle de la sidérurgie dans les années 1970 et 1980, ne pourra se faire que par l’application de celles-ci : la voiture propre, moins consommatrice d’énergie et/ou entièrement construite en matériaux recyclables, remplie de nouveaux instruments de navigation.

Les efforts dans le domaine des énergies renouvelables sont aussi créateurs de richesses et d’emplois. La mise en place pour les habitations de nouvelles formes d’énergies (solaires, biomasse, géothermie…) sont autant d’entreprises à créer et donc d’emplois futurs. Les problèmes d’environnement nous demandent déjà des changements de modes de vie qui nous amèneront dans un futur proche à créer aussi des entreprises pour répondre aux besoins en matériaux nouveaux, en nouvelles énergies, pour de nouvelles façons de consommer.

Un autre point doit être abordé pour s’adapter à la nouvelle donne : le rôle des nouveaux acteurs comme forces de propositions, complémentaires des fonctions de l’Etat. En effet, par des instruments comme Internet et sa conséquence qui est une mondialisation de l’information, la Démocratie dans sa dimension de Gouvernance est en pleine mutation. Les citoyens ou les groupes de citoyens par les associations notamment mais aussi les ONG, les Fondations doivent et vont participer à la résolution de cette crise, surtout quand elle va rentrer dans sa phase sociale. Cela peut être pour nos sociétés un formidable renouveau démocratique et les débats qui s’en suivront seront porteurs de changements dans la gouvernance même des états. Il y a là avec l’ensemble de ces nouveaux acteurs et avec l’Etat, un grand débat d’idées où la place de la morale et de l’éthique dans l’économie et le capitalisme pourra être abordée.

Cette crise peut être une chance pour l’Europe. En effet, si celle-ci fait face, par une cohésion affichée de ses Etats membres, elle trouvera auprès de ses citoyens un écho plus que favorable. Elle entamera ainsi une nouvelle période de son histoire, où unie et solidaire, forte d’un grand espace de démocratie, d’une économie rénovée, elle pourra faire face aux défis et crises futurs et apporter dans un monde multipolaire sa voix et ses propositions.

Olivier VEDRINE

DIALOGUES DES CULTURES ET DES RELIGIONS: l'EXEMPLE DES « UNIVERSITES DE LA PAIX DE LOURDES ».

La chute du mur de Berlin et la fin de l’Union soviétique a annoncé la fin d’un monde bipolaire où s’opposaient deux idéologies : le communisme soviétique contre le capitalisme. La nature comme la géopolitique ayant horreur du vide, d’autres clivages sont apparus ou réapparus. Ils ne sont plus simplement idéologiques, comme au temps jadis, mais aussi identitaires, dans le pire des cas ethniques, nationalistes, religieux.

Dans ce nouveau monde contemporain, on peut remarquer la montée préoccupante de ces différents acteurs. Les facteurs moteurs d’une telle dynamique sont multiples et variés mais en premier lieu nous devons souligner l'ignorance, les préjugés, les simplifications arbitraires et mensongères. Ces attitudes destructives ne sont pas le propre de tel ou tel pays mais touchent des nations sur chaque continent. L’exemple des différentes crises dans les Balkans nous montre bien que même l’Europe doit se prémunir contre ces dérives.

Pour casser la barrière et l’obstacle de l’ignorance, il faut aller vers le dialogue dans le respect et dans une véritable et sincère compréhension mutuelle.

Avant d’aller plus loin dans mon écrit, j’aimerais revenir à la théorie d’Huntington pour mieux démontrer la nécessité du dialogue et / ou des dialogues. Il décrit dans son modèle conceptuel un nouveau fonctionnement des relations internationales après l'effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980 en démontrant des antagonismes entre les civilisations où le culturel et le religieux occupent une place centrale. Ce ne sont plus des nations qui s’opposent, comme aux XIXème et XXème siècles mais des civilisations ou des « espaces civilisationnels ».

Il y a des limites à une telle analyse : ce découpage du monde en différentes civilisations est arbitraire et l’auteur lui-même reconnaît quelquefois la faiblesse de certains choix d’espace civilisationnel. Quant à la civilisation musulmane par exemple, elle masque l’extrême complexité des différentes tendances de la religion et les éventuels conflits internes. Par la connaissance de l’autre que nous apporte le dialogue nous nous gardons de ces vues et analyses trop manichéennes.

Comme nous le montre l’histoire humaine, les civilisations ne sont pas imperméables les unes aux autres. Elles se sont toujours construites sur leurs capacités à intégrer des apports extérieurs et à échanger pour apporter et recevoir sans que cela ne débouche de façon automatique et implacable sur des conflits. Le métissage est aussi un autre phénomène de ces échanges inter-civilisationnels qui est porteur d’espérance. Une interprétation donc trop manichéenne comme celle d’Huntington de notre monde « post guerre froide », peut tout à fait légitimer des politiques qui auraient tendance à lui conférer une réalité : c’est la dérive des prophéties auto-réalisatrices.

Mais on peut remarquer que partout dans le monde, des individus, des groupes ont développé des aspirations pacifiques, démocratiques, et respectueuses des différences de chacun afin de favoriser l'ouverture des esprits sur l'extérieur. Défenseurs d’une diversité pacifique, constructive et harmonieuse, ils proposent des réflexions et des débats et participent à la constitution et à l'enrichissement d'une vision humaniste du monde.

Dans les pays multiethniques, ils développent un dialogue et une coopération culturelle entre différents groupes issus des communautés en présence. Ce sont les acteurs de véritables politiques de prévention contres des conflits futurs.

C’est le cas, par exemple, des « Universités de la Paix » de Lourdes.

Depuis l’année 2000 dans la ville pyrénéenne de Lourdes, se déroule un événement autour du thème de la Paix. Dans le programme de cette manifestation, on ne trouvait initialement qu’un grand concert au mois d’août. Depuis 2005, l’adjoint au Maire de Lourdes Michel Azot a pris la décision d’enrichir ce concert de deux ou trois journées de dialogue et d’échange entre les différentes cultures et les différentes religions. Ce qui nous amène à présenter la « Charte de Lourdes pour la Paix » qui cette année là a été signée par les délégations israélienne, palestinienne, tibétaine… Dans cette charte, on retrouve les principes fondateurs et des actions à entreprendre, je cite:

- le respect de la personne humaine et de la vie ;

- la connaissance de l’autre : ses racines, son histoire, sa culture, ses convictions ;

- l’organisation de rencontres et la recherche du dialogue.

C’est sur la base de ces trois principes que les « Universités de la Paix » actuelles ont vu le jour. Les prochaines se tiendront à Lourdes du 15 au 17 mai 2009.

Pour continuer sur le travail qui est mené à Lourdes, nous pouvons présenter la visite le 24 octobre 2008 d’un personnalité du gouvernement de Najaf , Ahmed al-Fatwi. Cette visite soulignait l’histoire exceptionnelle, la notoriété internationale et la vocation spirituelle pluriconfessionnelle de la ville de Lourdes. Pendant les échanges qui s’en sont suivis, il a été décidé de nouer des échanges entre nos deux municipalités. C’est la première fois qu’une ville dont la religion principale est l’islam aborde une volonté aussi nette de rapprochement. C’est une perspective qui pourrait permettre une approche déterminante du dialogue entre nos deux religions. En 2012, Najaf sera la capitale de la culture islamique. Cela pourra être l’occasion de rencontres, d’échanges, entre les deux cultures. Voilà comment deux villes sont déjà ensemble pour travailler pour la Paix.

Juste avant, du 13 au 15 septembre, la ville de Lourdes a accueilli le Souverain Pontife devant 180 000 pèlerins qui l’ont suivi depuis Paris ou qui s’étaient déplacés pour voir le « nouveau » Pape afin de l’écouter. Ce sont des paroles d’amour, d’espoir et de paix qui ont constitué l’essentiel des discours de Benoît XVI. « La puissance de l’amour est plus forte que le mal qui nous menace… ». C’est ce qu’a affirmé le Pape lors de sa messe pour les 150 ans des apparitions, le dimanche 14 septembre.

Je voudrais souligner d’autres faits porteurs d’espoir dans le dialogue entre le christianisme et l’islam comme la lettre des 138 sages musulmans envoyée à Benoît XVI ou la visite du roi Abdallah d’Arabie Saoudite au Saint Siège.

Il y a nombre d’autres initiatives du même type que celle de la ville de Lourdes, car beaucoup de personnes croyantes ou pas sont désireuses de dialogues afin de bâtir un monde plus pacifique. Si j’ai pris cet exemple, c’est parce que j’y ai participé et que je pense que l’on ne peut bien parler que de ce qu’on connaît. L’essentiel étant de tous travailler ensemble pour donner à nos enfants et aux générations suivantes un monde plus beau.

Olivier VEDRINE

PS : Je tiens à remercier la ville de Lourdes et la société italienne de communication MAB.q (Paris, Milan, Rome) pour m’avoir envoyé le premier numéro de la Newsletter des « Universités de la Paix de Lourdes », ses articles m’ont aidé à vous présenter cette manifestation.

LA PAIX DANS LA DIVERSITE

La naissance de l’Union Européenne s’est faite suite à deux guerres mondiales entre la France et l’Allemagne. Il a fallut pour continuer sa construction réunir d’autres anciennes nations qui elles aussi avaient connus entre elles bien des conflits. Le choix du respect culturel et de l’intégration des différences pour éviter d’autres crises et apaiser de douloureux souvenirs afin de bâtir une réconciliation, a été l’objectif premier. Il ne faut jamais oublier cette composante pour comprendre le message d’espérance de l’Union Européenne : s’unir pour vivre ensemble dans la paix.

Le continent européen et ses peuples ont été marqués dans l’antiquité par deux grandes cultures et civilisations : la civilisation grecque dans un premier temps et ensuite la civilisation romaine. L’empire romain est resté dans notre histoire comme un exemple de puissance et d’unité, de prestige et de grandeur. L’Union Européenne dans les débuts de sa construction regroupe déjà des cultures différentes : latines, germaniques et anglo-saxonnes. Avec l’ouverture à l’Est nous avons intégré les cultures slaves.

Maintenant se pose la question de l’adhésion de la Turquie et la possibilité pour l’Union Européenne d’apparaître comme un véritable modèle universel. Par l’intégration de ce grand pays musulman nous adresserions un formidable message de tolérance au reste du monde, et de ce fait nous mètrerions enfin un terme à cette théorie dangereuse du « chocs des civilisations ».

La coexistence maintenant acquise entre nos 27 pays est déjà exceptionnelle car inédite dans l’histoire de notre continent, si ce n’est jadis sous l’autorité d’empires autoritaires. Ce sont maintenant les nations et les peuples qui choisissent librement de s’unir pour bâtir un espace commun de vie dans la paix, la prospérité et la recherche du bonheur.

Nous devons maintenant ,et plus encore dans cette période de grave crise mondiale, nous poser la question du sens de l’action politique pour mieux comprendre cette dynamique et la continuer. Cette intégration de nations, de peuples et de différentes cultures est aujourd’hui d’une grande actualité géopolitique alors que l’on parle partout de multiculturalisme.

A l’heure où l’Europe de l’Ouest a rencontré celle de l’Est et où se pose maintenant la question d’aller vers l’Orient.

A l’heure où les grandes décisions qui vont engager l’humanité dans sa globalité doivent être prises, et cela, à l’échelle de notre planète, l’Europe a ici un message capital à proposer sans aucun impérialisme messianique ni conquérant, dans le respect et la tolérance des autres civilisations.

Lors de mes interventions devant mes étudiants je leurs dis toujours que l’Europe n’est pas seulement l’Union Européenne et je défends l’idée que c’est le Conseil de l’Europe et ses 47 Etats qui représente cette grande et belle Europe : de l’Atlantique à l’Oural ! Une Europe aussi large dans son étendue géographique que belle par la portée humaniste de ses idées. En effet, le Conseil de l’Europe n’a-t-il pas pour objectif de favoriser un espace démocratique et juridique commun, organisé autour de la Convention européenne des droits de l’homme ? N’a-t-il pas aussi pour but de promouvoir l’identité culturelle de l’Europe et sa diversité ?

On ne peut espérer meilleure institution pour commencer à travailler sur un véritable espace démocratique européen et sur la construction d’une grande Union Européenne !

Le choc des civilisations peut être évité puisque c’est une vue bien trop partielle et partialle de l’histoire. L’Union Européenne doit être pensée et organisée dans son sens politique comme un modèle d’universalité auquel on adhère librement, sans aucune contrainte extérieure.

Mais évitons l’angélisme et les dérives technocratiques, il faut partir du terrain et intégrer les citoyens dans des projets qui ne doivent pas être obligatoirement grandioses mais avant tout fédérateurs d’énergies collectives et de partages des compétences et des savoirs faire.

La question du pourquoi dans l’action politique doit toujours et régulièrement être posée car elle relève du sens; sans sens politique toute construction quelle qu’elle soit est condamnée et va à sa perte. Le sens fédère les énergies et donc canalise sur un objectif bien défini les actions des citoyens et des états. Le message du « vivre ensemble » des pères fondateurs de l’Europe doit toujours être mis en avant pour connaître et surtout ne pas oublier les fondements de la construction européenne et bien en comprendre le rôle dans son intégration des différentes cultures.

Ces différences, nos différences sont une richesse extraordinaire et un grand défi pour l’avenir. L’humanité est une et doit impérativement se penser comme telle, c’est le grand projet de notre siècle naissant. C’est là le message véritable de l’Europe. Aucun autre modèle ne s’est organisé en intégrant autant de cultures différentes. Si le modèle européen devait échouer, le message pour le reste du monde serait catastrophique. Nous avons donc le devoir, pour nos enfants et les générations à venir, de mener à bien cette belle et noble construction.

Olivier VEDRINE

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